HISTOIRE D'ARCHITECTURE · UN BÂTIMENT, UNE HISTOIRE

L'Hôtel Nozal — un navire de brique amarré sur la Seine

Quai Louis Blériot, dans le 16e, une étrange proue de brique beige veille sur le fleuve depuis plus d'un siècle. C'est l'Hôtel Nozal — la maison-atelier d'un peintre voyageur, et l'un des secrets les mieux gardés de l'Art nouveau parisien.

Récit illustré à main levée — Raphaël Ibarra · OXXO Studio · ~5 min de lecture · cliquez une image pour l'agrandir
Croquis à main levée de l'Hôtel Nozal sur la Seine, sa proue et sa loggia — OXXO Studio
L'Hôtel Nozal croqué à main levée : la proue, la loggia, et la Seine qui passe au pied du quai.

Un peintre, un fleuve, un port d'attache

En 1911, le peintre paysagiste Alexandre Nozal (1852-1929) se fait bâtir, au bord de la Seine, une demeure à son image : celle d'un artiste qui aime le voyage et la lumière. Le terrain donne sur l'ancien quai d'Auteuil — un chemin de halage aménagé en quai en 1883, qui prendra le nom de l'aviateur Louis Blériot, premier à franchir la Manche en 1909. La maison s'ouvre directement sur l'eau, comme un bateau prêt à appareiller.

Croquis de l'Hôtel Nozal : la rotonde et ses détails, carnet à main levée — OXXO Studio
La proue arrondie et sa loggia à colonnettes, croquées sur le carnet — avec les études de détails en marge.

Charles Blanche, l'architecte de la famille

Le maître d'œuvre n'est pas le plus célèbre, mais c'est un familier des Nozal : Charles Blanche (1863-1937), diplômé des Beaux-Arts en 1891, auteur d'environ cent trente immeubles dans les 11e et 16e arrondissements. En 1899, il avait déjà agrandi les magasins Nozal du quai de Passy voisin. C'est l'industriel Léon Nozal — par ailleurs grand mécène d'Hector Guimard — qui recommande Blanche à son frère Alexandre.

Croquis de la façade de l'Hôtel Nozal, brique et pierre — OXXO Studio
La façade sur rue : brique et pierre, accents néo-gothiques, et la proue qui pointe vers le fleuve.

L'ombre de Guimard, sans Guimard

Et c'est là tout le sel de cette histoire : Guimard n'a jamais dessiné l'Hôtel Nozal. Mais il l'a profondément inspiré. Pour Alexandre Nozal, Charles Blanche compose une maison directement nourrie des premiers hôtels privés de Guimard — l'hôtel Roszé (1891) et l'hôtel Jassedé (1893). Il en reprend le goût du pittoresque, les accents néo-gothiques, l'alliance de la brique et de la pierre, et les structures apparentes en poutrelles de fer. Le résultat : un Art nouveau personnel, plus sobre et plus charpenté que les volutes du maître.

Une maison qui cite Guimard sans le copier — l'hommage d'un architecte discret à un génie encombrant.
Croquis des deux façades de l'Hôtel Nozal — OXXO Studio
Deux faces du même bâtiment : la rue et le fleuve, le pittoresque et la charpente.

Une architecture en forme de navire

Le bâtiment joue avec sa parcelle étroite et son orientation sur le fleuve. Une proue arrondie, tournée au sud-ouest, fend l'espace ; au-dessus, une vaste loggia en surplomb à doubles colonnettes domine la Seine, et une grande baie en plein cintre s'inscrit dans un pignon triangulaire. Dans la rotonde de cette proue, baignée de lumière, se trouvait l'atelier du peintre. Détail savoureux : le soubassement, en contrebas, était aménagé en remise à bateau. On n'est pas marin pour rien.

Croquis de la rotonde et de la loggia à colonnettes de l'Hôtel Nozal — OXXO Studio
La rotonde-atelier et sa loggia à doubles colonnettes : la « proue » du navire, baignée de lumière.

Un plan à l'envers, en avance sur son temps

Charles Blanche signe surtout un plan intérieur inhabituel. Il inverse l'ordre des étages : les pièces de réception — salon, salle à manger logés dans l'avancée circulaire, atelier ouvert à l'arrière — sont placées en haut, pour capter la vue et la lumière ; les chambres descendent au premier ; le rez-de-chaussée, en contrebas, abrite les remises. La maison est même équipée d'un ascenseur privé — un luxe rare. L'ouvrage Maisons remarquables construites à Paris de 1905 à 1914 la cite pour ces audaces : ordre des pièces inversé et confort moderne.

Plan de l'étage de réception de l'Hôtel Nozal : atelier, salon, salle à manger
L'étage de réception : l'atelier, le salon, et la salle à manger dans la rotonde.
Plan de l'étage des chambres de l'Hôtel Nozal
L'étage des chambres, et la rotonde qui se prolonge à la verticale.

Pourquoi la redessiner

Contrairement à tant de trésors Art nouveau, l'Hôtel Nozal est toujours là, debout sur son quai. Le dessiner à main levée, c'est s'arrêter sur ce que les passants pressés ne voient plus : une proue de brique, une loggia suspendue, l'atelier d'un peintre qui regardait passer la Seine. C'est tout le sens de ces chroniques — apprendre à regarder l'architecture, un croquis à la fois.

Planche complète de l'Hôtel Nozal : perspective et plans, à main levée — OXXO Studio
La planche complète : la perspective et les plans réunis, comme une fiche d'architecte.
📍 Point de repère
Hôtel Nozal — quai Louis Blériot, Paris 16e. Architecte Charles Blanche, 1911, pour le peintre Alexandre Nozal. À ne pas confondre avec l'autre Hôtel Nozal, celui d'Hector Guimard rue du Ranelagh — démoli en 1957.

Sources : Paris la douce (Caroline Hauer), « Hôtel Nozal, quai Louis Blériot » ; Maisons remarquables construites à Paris de 1905 à 1914 (éd. Albert Lévy) ; B. Montamat & J.-P. Raffin, « Les Nozal, mécènes d'Hector Guimard » (APAHAU) ; Guide du promeneur, 16e arrondissement (Parigramme).
Cette chronique fait partie de la série « Histoire d'architecture », où je raconte en dessins les bâtiments qui ont marqué nos villes.

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croquis agrandi — OXXO Studio