L'Hôtel Nozal — un navire de brique amarré sur la Seine
Quai Louis Blériot, dans le 16e, une étrange proue de brique beige veille sur le fleuve depuis plus d'un siècle. C'est l'Hôtel Nozal — la maison-atelier d'un peintre voyageur, et l'un des secrets les mieux gardés de l'Art nouveau parisien.
Un peintre, un fleuve, un port d'attache
En 1911, le peintre paysagiste Alexandre Nozal (1852-1929) se fait bâtir, au bord de la Seine, une demeure à son image : celle d'un artiste qui aime le voyage et la lumière. Le terrain donne sur l'ancien quai d'Auteuil — un chemin de halage aménagé en quai en 1883, qui prendra le nom de l'aviateur Louis Blériot, premier à franchir la Manche en 1909. La maison s'ouvre directement sur l'eau, comme un bateau prêt à appareiller.
Charles Blanche, l'architecte de la famille
Le maître d'œuvre n'est pas le plus célèbre, mais c'est un familier des Nozal : Charles Blanche (1863-1937), diplômé des Beaux-Arts en 1891, auteur d'environ cent trente immeubles dans les 11e et 16e arrondissements. En 1899, il avait déjà agrandi les magasins Nozal du quai de Passy voisin. C'est l'industriel Léon Nozal — par ailleurs grand mécène d'Hector Guimard — qui recommande Blanche à son frère Alexandre.
L'ombre de Guimard, sans Guimard
Et c'est là tout le sel de cette histoire : Guimard n'a jamais dessiné l'Hôtel Nozal. Mais il l'a profondément inspiré. Pour Alexandre Nozal, Charles Blanche compose une maison directement nourrie des premiers hôtels privés de Guimard — l'hôtel Roszé (1891) et l'hôtel Jassedé (1893). Il en reprend le goût du pittoresque, les accents néo-gothiques, l'alliance de la brique et de la pierre, et les structures apparentes en poutrelles de fer. Le résultat : un Art nouveau personnel, plus sobre et plus charpenté que les volutes du maître.
Une maison qui cite Guimard sans le copier — l'hommage d'un architecte discret à un génie encombrant.
Une architecture en forme de navire
Le bâtiment joue avec sa parcelle étroite et son orientation sur le fleuve. Une proue arrondie, tournée au sud-ouest, fend l'espace ; au-dessus, une vaste loggia en surplomb à doubles colonnettes domine la Seine, et une grande baie en plein cintre s'inscrit dans un pignon triangulaire. Dans la rotonde de cette proue, baignée de lumière, se trouvait l'atelier du peintre. Détail savoureux : le soubassement, en contrebas, était aménagé en remise à bateau. On n'est pas marin pour rien.
Un plan à l'envers, en avance sur son temps
Charles Blanche signe surtout un plan intérieur inhabituel. Il inverse l'ordre des étages : les pièces de réception — salon, salle à manger logés dans l'avancée circulaire, atelier ouvert à l'arrière — sont placées en haut, pour capter la vue et la lumière ; les chambres descendent au premier ; le rez-de-chaussée, en contrebas, abrite les remises. La maison est même équipée d'un ascenseur privé — un luxe rare. L'ouvrage Maisons remarquables construites à Paris de 1905 à 1914 la cite pour ces audaces : ordre des pièces inversé et confort moderne.
Pourquoi la redessiner
Contrairement à tant de trésors Art nouveau, l'Hôtel Nozal est toujours là, debout sur son quai. Le dessiner à main levée, c'est s'arrêter sur ce que les passants pressés ne voient plus : une proue de brique, une loggia suspendue, l'atelier d'un peintre qui regardait passer la Seine. C'est tout le sens de ces chroniques — apprendre à regarder l'architecture, un croquis à la fois.
Sources : Paris la douce (Caroline Hauer), « Hôtel Nozal, quai Louis Blériot » ; Maisons remarquables construites à Paris de 1905 à 1914 (éd. Albert Lévy) ; B. Montamat & J.-P. Raffin, « Les Nozal, mécènes d'Hector Guimard » (APAHAU) ; Guide du promeneur, 16e arrondissement (Parigramme).
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